La créolité du zouk
Les révolutions Kassav.
Kassav séduire pour conquérir.
dimanche 27 septembre 2009, par

Puisque l’on peut danser le zouk, des Comores au Cap-vert, en traversant tout le continent africain, et puisqu’on peut aussi zouker à Paris, Lisbonne, Leningrad ou la Havane, il n’y a pas de doute : le zouk a acquis une dimension mondiale. Désormais bien connu du village global qu’est notre planète, le zouk a imposé une sorte de mondialisation de son rythme et de son feeling, en dehors des formatages de la Wold Music. Pour produire un tel miracle, il faut un mélange atypique et terriblement efficace : une tradition revisitée par une modernité audacieuse, un enracinement dans les pulsations vitales des musiques noires et un génie particulier de l’alchimie des mélanges.
Il était une fois
A l’origine de l’aventure musicale du zouk, on trouve un quatuor en 1979 : Pierre-Edouard Décimus, Georges Décimus, Freddy Marshall et Jacob Desvarieux. La musique antillaise stagnait un peu entre le règne du konpa haïtien, des restes de biguine et des incursions de salsa. La salsa, c’est la sauce en espagnol, celle qui réunit les ingrédients africains et hispaniques. Partis de Cuba dans les années 1920 – 1930, son, salsa, rumba et guajira voyageront dans le monde entier, notamment après la révolution cubaine provoquant l’exode de nombreux musiciens cubains vers les Etats-Unis, qui seront à la fois plaque tournante et rampe de lancement. L’expansion du konpa d’Haïti date aussi des années 60 : la dictature Duvalier contraint à l’exil plusieurs groupes haïtiens qui popularisent dans les Caraïbes les noms de Tabou Combo, Ska Sha. Les frères Déjean, Volo Volo et autres Shleu Shleu. La musique antillaise, loin de ces expansions musicales conquérantes, reste engluée dans un épais sirop « doudou, l’anmou » aux sonorités répétitives et aux textes pauvres. Ce n’est pas très « bon pour le moral ». Avec Kassav, c’est une révolution plurielle qui s’annonce. Les membres fondateurs sont des musiciens de studios, arrangeurs professionnels, conscients de la nécessité d’un nouveau son. Il faut d’abord extraire de la musique antillaise ces lourdeurs doucereuses gavées de surcharge exotique. Pour réussir une bonne cassave (galette de manioc), il faut savoir extraire un poison du manioc, grâce à une bonne technique de préparation. D’où, le choix du nom Kassav par le groupe, et le sens de leur démarche. Assainir pour créer, créer pour séduire, séduire pour conquérir.
Le zouk médicament
Le zouk c’est la fête, le mot créole désigne tantôt une surprise-partie familiale, tantôt une petite soirée dansante de milieu populaire. Le terme avait quasiment disparu, quand kassav l’a réanimé et adopté. Dès les premiers albums, on a senti qu’un nouveau son venait de naître dans les caraïbes créoles, et qu’il avait plusieurs composantes sérieuses. Du konpa haïtien le zouk a retenu le sens de la fête partagée entre les musiciens et leur public, grâce à un dialogue-refrain et slogans repris par la foule. Du grand frère haïtien, on a aussi retenu la puissance des cuivres, et la dynamique des cassures de rythme et des reprises qui relancent allègrement la mélodie. Le rock a légué ses vibrations électriques et ses accords jazzy nerveux. La ligne de basse chantante doit beaucoup à l’Afrique. Et toute la tradition musicale antillaise a été réintégrée dans cette solide matière musicale. Quand à l’habillage du son, finis les bricolages harmonieux de la débrouillardise ! C’est un travail de confection effectué dans les meilleurs studios maîtrisant les techniques d’enregistrement sophistiquées, plus d’amateurisme. Désormais la créolité du zouk doit rimer avec la modernité. Entre 1979 et 1985, le groupe connaît un succès immédiat, relativement ignoré des médias « hexagonaux » qui privilégient encore les « compagnies créoles » gentillettes. Kassav va donc passer par le Sud, jusqu’à ce que son occupation de l’espace musical le rende incontournable, A partir de 1985 c’est la concrétisation du Zénith à Paris, et la réussite insoupçonnée d’un morceau qui allait devenir une chanson-culte : zou-la sé sèl médikaman nou ni : le zouk est notre seul médicament.
La musique a la parole
Pour sortir du sous-développement des textes de la musique antillaise des années 60, kassav puise dans toutes sortes d’inspiration. La tradition orale est là avec ses personnages de contes et légendes nourrissant tour à tour l’émerveillement et la peur : zonbis, soukougnans et autres diables volants. Kassav revisite également l’Histoire, celle de l’esclavage, en rappelant l’arrachement de Gorée, la traversée du désespoir, mais aussi les révoltes des nèg mawon, ou Nègres marrons, c’est-à-dire ceux qui fuient la plantation esclavagiste pour rejoindre les mornes ou collines généralement boisées. Le zouk chante beaucoup, passionnément, à la folie l’amour : l’amour de rêve (an nou imaginé) : imaginons ,l’amour passion, drogue douce (an malad aw) : je suis malade de toi, les étreintes amoureuses (kolé séré) : collés, serrés. Pour aimer moderne, il faut jeter au feu les préjugés machistes sur la femme. Jocelyne Béroard chante dans Siwo sa vision d’un nouvel homme à la fois fiable et doux. En même temps que l’évasion, le zouk de kassav évoque les problèmes de la société antillaise où les fonctionnaires dépendants de la métropole sont les plus favorisés (sé oun fonksionè i lé) : elle veut un fonctionnaire. Outre ce souci d’une parole nourrissante, kassav innove aussi par une nouvelle forme de gestion des relations humaines à l’intérieur du groupe : les copains d’abord, ou mieux encore, une formule que l’on pourrait exprimer par amitié, autonomie, solidarité.
La famille Kassav
Beaucoup de groupes meurent par implosion, explosion, scission, division. Le succès aidant, de fortes personnalités se détachent pour aller essaimer ailleurs, avec des fortunes diverses. Là encore il y a une révolution kassav. Nombreux sont les albums signés par des membres de l’orchestre, chacun pouvant développer son feeling particulier : les frères Décimus, Jocelyne Béroad, Jean-Philippe Marthely, Patrick Saint-Eloi, Dominique Panol, Claude Vamur, Claude Naimero. Cette novation est l’un des secrets de la longévité de cette formation. Comme à l’époque du marronnage, la solidarité garantit la survie. Avec le succès international, la famille kassav a connu la consécration de nombreuses récompenses et la Légion d’Honneur en 2000, mais l’héritage du zouk reste complexe.
Kassav toujou la
Le succès du zouk a donné lieu à une prolifération impressionnante de groupes « zoukisants », et à une réduction de la variété du son lancé par kassav à une forme quasiment unique, celle du zouk love, etc... Cette réduction s’est accompagnée d’un appauvrissement évident, au niveau des instruments (synthétiseurs et boîte à rythmes) et des paroles qui traduisent le retour d’un « doudouisme » guimauve et sucré, à décourager les diabétiques... Ce n’est pas par nostalgie qu’il faut apprécier la perfomance de kassav. C’est par goût d’un marronnage musical réussi inscrit dans l’espace et dans la durée. c’est parce qu’il nous rappelle que la musique est à la fois ancrage, fête, pulsations vitales, médicament contre l’amertume. Zoukamine ?
Rafaël Lucas
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